Un cahier des charges se ferme rarement exprès. Il se ferme par trois pages écrites sans y penser — et la facture arrive cinq ans plus tard.
« Cahier des charges ouvert à toutes les marques » — c'est écrit en page 2. Et pourtant, à l'ouverture des offres, une seule entreprise a pu répondre.
Ouvert ne veut pas dire multimarque
Un marché ouvert répond à deux questions, et non à une seule. La première : combien d'entreprises peuvent remettre une offre aujourd'hui ? La seconde, systématiquement oubliée : combien pourront reprendre cette installation dans cinq ans ?
La première décide du prix d'adjudication. La seconde décide de tout le reste : le prix de la première extension, celui de la mise à niveau de la supervision, et la marge de négociation du maître d'ouvrage pendant les vingt ans qui suivent. Un marché peut être parfaitement concurrentiel au moment de l'offre et totalement verrouillé dix-huit mois plus tard.
Les trois verrous
Ils ne sont presque jamais posés volontairement. Ils résultent de la manière dont le dossier a été assemblé.
- La description fonctionnelle est reprise d'une documentation fabricant. Elle en garde le vocabulaire, les noms de fonctions et parfois les références d'articles, suivies d'un « ou équivalent » que rien n'égale réellement. Un concurrent qui la lit comprend en dix minutes qu'il chiffrera un produit décrit par un autre, et renonce.
- Les fichiers de projet n'ont pas de propriétaire désigné. Programmes d'automate, projet ETS, base de données de la supervision, mots de passe : si le cahier des charges ne dit pas qu'ils appartiennent au maître d'ouvrage et qu'ils sont remis à la réception, ils restent chez celui qui les a écrits. L'entreprise suivante ne peut pas reprendre l'installation — elle peut seulement la remplacer.
- Les licences et l'outil d'ingénierie sont au nom de l'intégrateur. Le bâtiment fonctionne, la supervision affiche, mais plus personne d'autre ne peut y entrer pour modifier quoi que ce soit. C'est le verrou le plus silencieux, parce qu'il ne se voit qu'au moment où l'on en a besoin.
Pour les marchés soumis au droit des marchés publics, la référence à une marque n'est admise que s'il n'existe pas d'autre description suffisamment précise, et à condition d'ajouter « ou équivalent ». La règle est respectée sur la forme dans presque tous les dossiers. Elle ne dit rien du reste : un cahier des charges sans aucune marque citée peut rester parfaitement fermé par ses deux autres verrous.
Le protocole ne suffit pas
Écrire « l'installation sera en BACnet » ne garantit rien. BACnet, KNX et Modbus sont des langages ; ils n'imposent ni le vocabulaire, ni le niveau de service, ni ce qui sera réellement exposé à la supervision. Deux équipements parfaitement conformes peuvent être incapables de travailler ensemble.
Ce qui engage, ce sont les profils. Côté BACnet, le profil de l'automate (B-BC pour un contrôleur de bâtiment) et celui du poste de conduite (B-AWS pour une station d'exploitation avancée) fixent les services obligatoires. En Suisse, les profils du référentiel — MBE-CH pour la supervision, AS-CH pour les stations d'automation — précisent les types d'objets et les propriétés attendus par fonction.
Et il faut une preuve vérifiable. C'est le rôle de l'export EDE : un fichier normalisé qui liste les objets réellement présents dans les automates, avec leur nom, leur type et leurs propriétés. Exigé à la réception et comparé à la liste de points, il transforme une promesse d'ouverture en contrôle de dix minutes.
Les six clauses
Elles tiennent en une page et se relisent en une heure. C'est l'écart entre un marché ouvert et un marché qui le dit.
| Clause | Ce qu'on écrit | Ce que ça empêche |
|---|---|---|
| Protocole et profils | Les stations d'automation répondent au profil B-BC et au profil AS-CH du référentiel ; la supervision au profil B-AWS et MBE-CH. | Un BACnet de façade, conforme sur l'étiquette et muet sur le réseau. |
| Export EDE | Un export EDE complet est livré à la réception et comparé à la liste de points contractuelle. | Une livraison invérifiable, et des points « prévus » jamais créés. |
| Fichiers sources | Programmes d'automate, projet ETS, base de la supervision, schémas et mots de passe sont la propriété du maître d'ouvrage et sont remis à la réception, sous forme source et exploitable. | La reprise impossible par une autre entreprise. |
| Licences | Les licences sont établies au nom du maître d'ouvrage et transférables ; l'outil d'ingénierie est accessible à tout intégrateur formé. | La dépendance commerciale à un seul fournisseur. |
| Nomenclature | Le repérage suit la nomenclature KBOB, appliqué aux points de données comme à l'arborescence de supervision. | Un repérage propriétaire que seul l'auteur sait relire. |
| Description fonctionnelle | Les fonctions sont décrites en langage d'exploitation — ce que l'installation doit faire — sans nom de fonction propre à un fabricant. | La préqualification implicite d'une seule marque. |
Si une seule devait être retenue, c'est celle des fichiers sources. Deux lignes dans le cahier des charges, aucun surcoût à l'offre, et c'est elle qui décide si l'installation restera reprenable.
Le test des trois entreprises
Avant d'envoyer le dossier, deux questions suffisent à savoir où l'on en est.
- Combien d'entreprises peuvent répondre à cet appel d'offres ? Pas combien seront invitées — combien sont techniquement et commercialement en mesure de remettre une offre sérieuse.
- Combien pourront modifier l'installation dans cinq ans ? Avec les fichiers, les licences et la documentation prévus au contrat, et sans repasser par l'entreprise d'origine.
En dessous de trois à la première question, le marché n'est plus concurrentiel. En dessous de trois à la seconde, il ne le sera plus jamais. Et quand les deux réponses diffèrent beaucoup, ce n'est pas la concurrence qui manque : c'est la réversibilité.
Ce que ça change, et quand
Un cahier des charges ouvert ne coûte pas plus cher à écrire. Il coûte une relecture — une heure, sur un dossier qui en a demandé cinquante. Il ne fait pas non plus baisser le prix d'adjudication de façon spectaculaire : l'effet immédiat d'un concurrent supplémentaire est réel mais modeste.
Le gain apparaît ailleurs, et plus tard. À la première extension, quand plusieurs entreprises peuvent chiffrer la modification. À la reprise de la supervision, quand les fichiers existent et que la nomenclature est lisible. À la fin de vie d'un automate, quand on peut changer de gamme sans refaire le bâtiment. Ce ne sont pas des économies qu'on annonce en séance d'adjudication ; ce sont celles qu'on constate pendant vingt ans.
wall-i est un bureau d'ingénieurs indépendant en MCR et GTB, basé en Valais. Nos cahiers des charges sont ouverts à toutes les marques et nos livrables suivent les normes SIA et la nomenclature KBOB. Un sujet que vous aimeriez nous voir traiter : hello@wall-i.ch