(07)Article · Données

Qui est propriétaire des
données de votre bâtiment ?

Publié le 29.10.2026Lecture 7 minSujet Données

La question se pose toujours trop tard : le jour où l'on change d'exploitant. Et la réponse juridique n'est pas celle que l'on attend.

Le constat

Demandez à votre installation l'export de dix ans d'historique, dans un format que vous pouvez relire sans son fabricant. Le délai de réponse vous dira qui détient vos données.

La mauvaise question

En droit suisse, personne n'est propriétaire des données d'un bâtiment. Ce n'est pas une formule : c'est l'état du droit, et il est écrit noir sur blanc dans un rapport officiel. Mandaté par le Conseil fédéral, l'Institut fédéral de la propriété intellectuelle a publié en mars 2021 son rapport « Accès aux données non personnelles dans le secteur privé ». Sa phrase clé : « L'ordre juridique suisse ne connaît pas de propriété des données non personnelles en tant que telle. » Pas davantage de droit voisin sur les bases de données, contrairement à l'Union européenne. Et le rapport recommande explicitement de ne pas en créer : plutôt que de légiférer, il propose des modèles de contrats, que l'IPI publie depuis.

Le même rapport ajoute pourtant une nuance qui change tout pour un maître d'ouvrage. Le secret d'affaires, la concurrence déloyale et quelques dispositions pénales protègent celui qui détient les données au point de lui donner, dit le texte, « une position juridique très proche d'un droit de propriété ».

Traduisez : il n'y a pas de propriétaire, mais il y a un détenteur, et le détenteur est presque dans la position d'un propriétaire. Si ce n'est pas vous, ce sera quelqu'un d'autre.

Autrement dit : la question « à qui appartiennent mes données ? » n'a pas de réponse. La question utile est double. Qui les détient matériellement, aujourd'hui ? Et qu'est-ce que mon contrat m'autorise à exiger, demain ? Parce que le contrat, lui, ne vaut qu'entre ceux qui l'ont signé.

Un bâtiment ne produit pas une donnée, il en produit quatre familles

La confusion vient de là. On parle « des données » comme d'un bloc, alors qu'elles ne vivent pas au même endroit et ne se perdent pas de la même façon.

Les mesures d'exploitation — températures, débits, compteurs, états, défauts — naissent dans l'automate, qui n'en garde que quelques jours, et s'accumulent dans la base de la supervision. C'est la couche la plus visible, et la plus facile à récupérer.

Les fichiers de projet sont la couche critique : le programme de l'automate et ses sources, le projet ETS d'une installation KNX, les images de supervision, la liste de points et son export EDE, les paramètres de régulation. Sans eux, on peut encore lire l'installation ; on ne peut plus la modifier.

Les données de configuration et d'accès viennent ensuite : comptes administrateurs, mots de passe, licences, certificats, accès distant. Elles ne pèsent rien et décident de tout.

Enfin, les données personnelles : badges, détection de présence par local, caméras, consommation rapportée à un poste de travail. Celles-là ne relèvent pas du contrat mais de la loi sur la protection des données, révisée et en vigueur depuis le 1er septembre 2023 — avec une finalité à déclarer, une durée de conservation à fixer et un responsable du traitement à désigner. Un maître d'ouvrage qui ignore que sa GTB journalise les passages de badge au local technique découvrira le sujet au mauvais moment.

Les trois façons de perdre la main

Aucune ne ressemble à un vol. Toutes passent pour de la technique.

Le format, d'abord. Un historique exportable en CSV est à vous. Un historique qui ne sort que par l'outil du fabricant, dans un fichier binaire que lui seul relit, reste chez lui même s'il est stocké chez vous.

L'hébergement, ensuite. Beaucoup d'installations récentes remontent dans le nuage du constructeur. C'est confortable, et ce n'est pas en soi un problème — jusqu'au jour où le contrat de service s'arrête. Que deviennent les dix ans d'historique ? Sont-ils restitués, dans quel format, à quel prix, et dans quel délai ? Si le contrat ne le dit pas, la réponse sera celle du fournisseur.

Le compte, enfin, et c'est le plus fréquent. Les accès administrateurs de la supervision appartiennent à l'intégrateur, pas au maître d'ouvrage. Tant que la relation est bonne, personne ne le remarque. Le jour où elle s'arrête, le propriétaire du bâtiment découvre qu'il ne peut pas créer un utilisateur dans sa propre installation.

CoucheOù elle vitCe qui la verrouille
Mesures et historiquesbase de la supervisionformat propriétaire, hébergement externe
Fichiers de projetposte de l'intégrateurdroit d'auteur, licence d'atelier logiciel
Comptes et accèssupervision, pare-feucompte administrateur non remis
Données personnellessupervision, contrôle d'accèsfinalité et durée non définies
Où vivent vos données, et ce qui les retient

Les fichiers de projet, ou le vrai point de friction

C'est ici que la discussion devient sérieuse, parce que deux droits coexistent et qu'on les confond.

Le programme d'un automate, les images d'une supervision, un schéma de principe sont l'œuvre de leur auteur, et cet auteur en garde le droit d'auteur. La SIA le rappelle dans sa prise de position sur le sujet : le transfert des droits ne se présume pas, le mandant acquiert un droit d'usage pour le but convenu, et une cession plus large se négocie et se rémunère. Ce n'est pas une position abusive, c'est la règle commune à tous les mandataires de la construction.

Mais droit d'auteur et détention du fichier sont deux choses différentes. Rien n'empêche de convenir, à la signature, que les sources du programme et le projet ETS sont remis au maître d'ouvrage à la réception, avec un droit d'utilisation et de modification pour l'exploitation, la maintenance et l'extension du bâtiment — y compris par un tiers. L'auteur reste l'auteur ; le propriétaire n'est plus bloqué.

Ce qui coûte cher, ce n'est jamais la clause. C'est de l'écrire après coup.

Le détour par l'Europe, qui vous concerne quand même

Le règlement européen sur les données s'applique depuis le 12 septembre 2025, et les produits connectés mis sur le marché européen à partir du 12 septembre 2026 devront être conçus pour que l'utilisateur accède lui-même aux données qu'il génère.

La Suisse n'est pas liée par ce règlement. Mais la plupart des fabricants d'automates, de régulateurs et de plateformes installés dans nos bâtiments vendent aussi dans l'Union, et devront s'y conformer là-bas. Un maître d'ouvrage valaisan peut parfaitement exiger par contrat ce que le droit européen impose à 300 kilomètres : accès à ses données d'usage, gratuitement, dans un format lisible, et possibilité de les transmettre au prestataire de son choix. La fonction existera de toute façon dans le produit.

Et si rien n'est écrit ?

C'est la question qui vient toujours en deuxième. Réponse courte : l'intégrateur n'a aucune obligation de livrer les sources.

Le programme d'un automate est un logiciel, donc une œuvre protégée (LDA art. 2 al. 3), et les droits exclusifs d'utilisation appartiennent à celui qui l'a écrit — ou à son employeur, si c'est un salarié (art. 17). Le contrat d'entreprise, lui, porte sur l'ouvrage : une installation qui fonctionne. Sans clause, le maître d'ouvrage a acheté un bâtiment régulé, pas un programme.

Trois droits lui restent néanmoins, et les deux derniers ne peuvent pas être écartés par contrat : utiliser le logiciel livré et le céder avec l'immeuble (art. 12 al. 2), en faire une copie de sauvegarde (art. 24 al. 2), et décompiler le code pour obtenir les informations d'interface nécessaires à l'interopérabilité (art. 21). Autrement dit : brancher autre chose à côté, oui ; reprendre le programme et le modifier, non.

Et le verrou réel n'est de toute façon pas juridique. Même avec la source en main, il faut l'atelier logiciel du constructeur, sa licence, la bonne version et le compte administrateur. Aucun article de loi ne les donne.

Restent alors trois issues : racheter la remise et le droit de modification — la SIA admet expressément qu'une cession élargie se négocie et se rémunère, donc cela a un prix, et ce prix monte une fois l'installation en service ; faire déposer les sources chez un tiers ; ou provisionner la reprogrammation complète à la prochaine rénovation. Le seul levier de négociation est le solde non payé et la retenue de garantie, avant la réception. Après, il n'y en a plus.

Les six clauses à inscrire avant de signer

  1. Les données d'exploitation sont exportables à tout moment, sans intervention du fournisseur, dans un format ouvert et documenté (CSV ou équivalent), horodatage et repère de point compris.
  2. Les sources du programme de l'automate, le projet ETS, les images de supervision et l'export EDE de la liste de points sont remis au maître d'ouvrage à la réception, sur un support qu'il conserve.
  3. Un droit d'utilisation et de modification de ces fichiers pour l'exploitation, la maintenance et l'extension du bâtiment, y compris par une entreprise tierce.
  4. Les comptes administrateurs de la supervision et des équipements sont au nom du maître d'ouvrage. L'intégrateur reçoit un compte nominatif, révocable.
  5. En cas d'hébergement externe, le contrat fixe la restitution de l'intégralité de l'historique en fin de relation : format, délai, coût, et effacement chez le fournisseur.
  6. Les traitements de données personnelles sont listés avec leur finalité et leur durée de conservation ; tout ce qui n'est pas nécessaire à l'exploitation n'est pas journalisé.

Ces six clauses ne sont pas à inventer de zéro : l'IPI publie depuis 2024 un guide pratique et trois modèles de contrats de partage de données techniques, précisément parce que le législateur a renoncé à créer un droit sur les données et a renvoyé la question au contrat.

La règle

Vos données ne vous appartiennent pas — juridiquement, elles n'appartiennent à personne. Elles sont simplement chez quelqu'un. Un contrat écrit avant la signature décide de qui c'est ; après la mise en service, c'est l'installation qui décide, et elle ne change plus d'avis.

wall-i est un bureau d'ingénieurs indépendant en MCR et GTB, basé en Valais. Nous écrivons des cahiers des charges où la remise des fichiers de projet et la propriété des comptes figurent noir sur blanc. Un sujet que vous aimeriez nous voir traiter : hello@wall-i.ch

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